L’ art de la mémoire entre secrets et magie
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Sommaire d‘Arcana Naturae, n°6 (2025)
- Tommaso Ghezzani & Clément Poupard, Introduction
- Articles
- Tommaso Ghezzani, Talismans, armillary spheres, human bodies: magic and art of memory in Marsilio Ficino
- Marta Ramos Grané, Plants: Memory, Magic, and Tradition
- Alejandro Flores Jiménez, Emblematics as art of memory in Daniel Stolcius’ Viridarium chymicum
- Clément Poupard, L’ars memoriae, mnémotechnie secrète. Auto-promotion et pratiques commerciales controversées
- Matériaux
- Clément Poupard, Rhétorique du secret et arnaque mnémotechnique : le Modo sicuro e facile per farsi la memoria (1774)
- Clément Poupard, La tradition mnémotechnique à l’ombre de Giordano Bruno : le manuscrit Français 12251 de la BNF
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Articles
Tommaso Ghezzani, Talismans, armillary spheres, human bodies: magic and art of memory in Marsilio Ficino
Abstract
Marsilio Ficino was a central figure in the Platonic and Hermetic revival in Renaissance Europe, yet his engagement with the art of memory remains largely unexplored. Given his profound influence on later thinkers associated with mnemonic traditions, a deeper investigation into this aspect of his work is essential. This study examines Ficino’s treatment of mnemotechnics, particularly in his Letter to the Mathematician Banco. Furthermore, it explores the application of these ideas in Ficino’s Imago mundi, as discussed in De Vita Coelitus Comparanda, and its connection to Renaissance scientific instruments like the armillary sphere. Through this approach, the study aims to shed light on Ficino’s broader intellectual project and its intersections with memory, talismanic practices, and cosmology.
Résumé
Marsile Ficin fut une figure centrale du renouveau platonicien et hermétique dans l’Europe de la Renaissance, mais son engagement avec l’art de la mémoire reste largement inexploré. Étant donné son influence déterminante sur des penseurs ultérieurs associés aux traditions mnémotechniques, une étude approfondie de cet aspect de son œuvre s’impose. Cette recherche examine le traitement Ficinian de la mnémotechnique, notamment dans sa Lettre au mathématicien Banco. Elle explore ensuite l’application de ces idées dans l’imago mundi de Ficin, tel que discuté dans De Vita Coelitus Comparanda, et sa relation avec des instruments scientifiques de la Renaissance, comme la sphère armillaire. À travers cette approche, l’étude vise à éclairer le projet intellectuel plus vaste de Ficin et ses intersections entre mémoire, pratiques talismaniques, et cosmologie.
Marta Ramos Grané, Plants: Memory, Magic, and Tradition
Abstract
Much has been written about the use of medicinal plants in the Middle Ages and the Renaissance. However, the relationship between memory medicine in its herbal aspect and magical tradition has not been explored. Building on some of the considerations found in Dioscorides as well as in medieval arts of memory, we will examine the role of some of these plants in the popular magical tradition of the Iberian Peninsula. In this regard, it is noteworthy that plants such as rue, whose properties are associated with protection against poisons and, conversely, with poisoning in Dioscorides, while their astringent properties are highlighted in the arts of memory, are mentioned in traditional Catalan and Galician literature as one of the basic ingredients in the preparations of witches/meigas. This paper aims to analyze the similarities and differences that the magical-popular tradition presents concerning the arts of memory, in which plants are usually classified by their benefit or harm to study and memory.
Résumé
L’usage des plantes médicinales au Moyen Âge et à la Renaissance a fait l’objet de nombreux travaux. En revanche, le lien entre la médecine de la mémoire, envisagée dans sa dimension herboriste, et la tradition magique demeure peu exploré. En nous appuyant sur certains éléments relevés chez Dioscoride ainsi que dans les arts médiévaux de la mémoire, nous analyserons le rôle attribué à plusieurs de ces plantes dans la tradition magique populaire de la péninsule Ibérique. Il convient à cet égard de rappeler que des espèces comme la rue — que Dioscoride associe tantôt à des vertus protectrices contre les poisons, tantôt à des effets toxiques, tandis que les arts de la mémoire en soulignent les propriétés astringentes — apparaissent, dans la littérature traditionnelle catalane et galicienne, parmi les ingrédients privilégiés des préparations de sorcières ou meigas. L’objectif de cet article est d’examiner les convergences et les écarts entre cette tradition magique-populaire et les arts de la mémoire, où les plantes sont généralement répertoriées selon leur utilité ou leur nocivité pour l’étude et l’exercice de la mémoire.
Alejandro Flores Jiménez, Emblematics as art of memory in Daniel Stolcius’ Viridarium chymicum
Abstract
This article examines Daniel Stolcius’ Viridarium chymicum as a genuine garden of reminiscence —in platonic sense—, composed of emblems conceived not merely for moral edification but for spiritual transformation. Building on Frances Yates’ suggestion that emblems should be ‘contemplated from the point of view of memory, to which they clearly belong’, the study highlights how the engravings of the Viridarium, elaborated with argutezza simbolica (Tesauro), elicit retentissements (Bachelard) that activate the imagination in its creative function, ultimately rendering it theophanic (Corbin), and how, as a result of this numinous experience, the images of the emblems become part of the treasury of spiritual memory. Hence, following Marsilio Ficino and Emanuele Tesauro, the emblems of the Viridarium can be understood as hieroglyphs, that is, as metaphorical images expressing the sacred, revealing the mysteries of nature and of the soul, according to the alchemical magisterium.
Résumé
Cet article examine le Viridarium chymicum de Daniel Stolcius comme un véritable jardin de réminiscence —au sens platonicien—, composé d’emblèmes conçus non pas uniquement pour l’édification morale, mais pour la transformation spirituelle. En s’appuyant sur la suggestion de Frances Yates selon laquelle les emblèmes doivent être ‘contemplés du point de vue de la mémoire, à laquelle ils appartiennent clairement’, l’étude met en lumière la manière dont les gravures du Viridarium, élaborées avec argutezza simbolica (Tesauro), suscitent des retentissements (Bachelard) qui activent l’imagination dans sa fonction créatrice, la rendant ultimement théophanique (Corbin). Ainsi, à la suite de Marsile Ficin et d’Emanuele Tesauro, les emblèmes du Viridarium peuvent être compris comme des hiéroglyphes, c’est-à-dire comme des images métaphoriques exprimant le sacré et révélant les mystères de la nature et de l’âme, selon le magistère alchimique.
Clément Poupard, L’ars memoriae, mnémotechnie secrète. Auto-promotion et pratiques commerciales controversées
Abstract
The art of memory is often associated with secret knowledge by both Renaissance scholars and 21st-century researchers. This article aims to demonstrate that this association was not solely due to the use of mnemonics in magical and esoteric practices but also because memory instructors employed a rhetoric of secrecy to control the dissemination of their expertise and attract students. The first part of the article will describe the marginal place of the art of memory in the books of secrets, the second will provide an overview of literary and mnemonic sources to illustrate how and why mnemonics were considered a secret practice, while the third will focus on Henry Herdson (b. c. 1611 – ?), an author of a memory manual and a mnemonic instructor, to better understand the commercial utility of the rhetoric of secrecy.
Résumé
L’art de la mémoire est souvent associé à des savoirs secrets par les lettrés de la Renaissance comme par les chercheurs du XXIe siècle. Cet article vise à montrer que cette association n’a pas été uniquement causée par l’utilisation de la mnémotechnie dans des pratiques magiques et ésotériques, mais également parce que des professeurs de mémorisation utilisaient une rhétorique du secret pour contrôler la diffusion de leur savoir-faire et attirer des élèves. La première partie de l’article évoquera la place marginale de la mnémotechnie dans les livres des secrets, la deuxième présentera un panorama de sources littéraires et mnémotechniques pour montrer comment et pourquoi la mnémotechnie était considérée comme une pratique secrète, tandis que la troisième se focalisera sur Henry Herdson (né c. 1611 – ?), auteur d’un manuel de mémorisation et professeur de mnémotechnie, afin de mieux comprendre l’utilité commerciale de la rhétorique du secret.
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Matériaux
Clément Poupard, Rhétorique du secret et arnaque mnémotechnique : le Modo sicuro e facile per farsi la memoria (1774)
Abstract
The Modo sicuro e facile per farsi la memoria (1774) is a good example of a manual with false promises, where the rhetoric of secrecy is used to persuade buyers to part with their money for a work that does not explain how to practice the art of memory. Only one copy is known to exist today, and it does not seem to have had any impact on the mnemonic tradition. However, the scarcity of sources dealing with memorization at the end of the 18th century makes it a rare testimony to the perception that contemporaries had of the ars memoriae and the permanence of its status as a marketable ‘secret’.
Résumé
Le Modo sicuro e facile per farsi la memoria (1774) est un bon exemple de manuel aux promesses mensongères dans lequel la rhétorique du secret est mobilisée pour faire débourser quelques pièces à l’acheteur d’un ouvrage qui n’explique pas comment pratiquer l’art de la mémoire. Un seul exemplaire est aujourd’hui connu et il ne semble pas avoir eu un quelconque impact sur la tradition mnémotechnique. En revanche, la rareté des sources traitant de la mémorisation à la fin du XVIIIe siècle en fait un rare témoin de la perception qu’en avaient les contemporains de l’ars memoriae et de la permanence de son statut de « secret » commercialisable.
Clément Poupard, La tradition mnémotechnique à l’ombre de Giordano Bruno : le manuscrit Français 12251 de la BNF
Abstract
In 1958, Nicola Badaloni called for a « studio sistematico dei trattatisti dell’arte della memoria per chiarire in quale misura fosse valutato il contributo dato da Bruno ». Such an exhaustive study of the impact of Bruno’s mnemonics on the tradition of the art of memory has yet to be conducted. This contribution aims to shed some light on this question by presenting manuscript Français 12251 from the BnF. The author of the manuscript uses Bruno’s lexicon (‘subject’, ‘ombre’) but does not adopt his technical innovations. The contextualization of the manual within the mnemonic tradition and comparisons with other treatises influenced by Bruno provide a better understanding of the philosopher’s influence on the later mnemonic tradition. In addition, this unpublished manuscript has some other interesting features, such as its recipient (a woman) and the use and description of a real castle as a mnemonic spatial structure.
Résumé
En 1958, Nicola Badaloni appela au « studio sistematico dei trattatisti dell’arte della memoria per chiarire in quale misura fosse valutato il contributo dato da Bruno ». Une telle étude exhaustive de l’impact de la mnémotechnie brunienne sur la tradition de l’art de la mémoire est encore à mener. Cette contribution souhaite apporter un éclairage sur cette question en présentant le manuscrit Français 12251 de la BnF. L’auteur du manuscrit utilise un lexique brunien (« subject », « ombre ») mais ne reprend pas les innovations techniques du Nolain. La contextualisation du manuel dans la tradition mnémotechnique et des comparaisons avec les autres traités influencés par Bruno permettent de mieux comprendre l’héritage que le Nolain laissa à la tradition mnémonique postérieure. En outre, ce manuscrit inédit présente quelques autres particularités dignes d’intérêt, tel son destinataire (une femme) ou l’utilisation et la description d’un château réel comme structure spatiale mnémotechnique.
